De la beauté à la laideur, ce temps qui passe trop vite en trois expositions à BOZAR

SisterArt@BOZAR pour voir trois expositions : De l'obsessive et oppressive image de soi dans Picture Perfect, a contemporary lens; rencontre d'œuvres rarement accessibles de laideur et de beauté de la Renaissance, et une trilogie audiovisuelle de l'artiste Ho Tzu Nyen sur le temps et le pouvoir. Trois aspects évoquant le temps qui passe trop vite...
©Valérie BELIN, Phlox New Hybrid (with Dahlia Redskin), 2010 - Impression pigmentaire sur papier marouflé sur Dibond - 163 x 130 cm - Pinault Collection - Images E00904 - Valérie BELIN © Adagp, Paris, 2026 - Courtesy Galerie Jérôme de Noirmont, Paris.
Picture Perfect, a contemporary lens
À l'affiche, le visage de l'artiste Pipilotti Rist écrasé contre une vitre apparaît comme une figure monstrueuse et déformée. Avec une soixantaine d'artistes cosmopolites, Picture Perfect dissèque notre obsession contemporaine de l'image de soi, nourrie par une "douce propagande" médiatique autant que par des injonctions plus intimes à paraître et à se conformer. Corps athlétiques glorifiés, régimes amincissants, frontières du genre : l'exposition explore les diktats de la beauté qui façonnent nos représentations.
Tel un nuancier de couleurs et de formes, les images questionnent nos idées reçues sur la beauté et l'hégémonie persistante des canons occidentaux. Ici, le conditionnement des films et des publicités ; là, l'influence des industries cosmétiques. L'exposition agit comme un miroir fragmenté de nos stéréotypes et met au jour des systèmes d'oppression souvent invisibles.
Une exposition qui ne dérange pas ... tout de suite, mais qui agit sur nos regards biaisés que l'on porte sur soi-même et sur les autres.
PLUS D'INFOS sur Picture perfect jusqu'au 16/08/2026

Credits photos
Ryudai Takano / 1999.09.17.L.bw.#11 from "Reclining Woo-Man" series 1999/2025 ©Ryudai Takano, Courtesy Yumiko Chiba Associates
Zed Nelson, Image: Christopher, 22. Chest wax. J. Sister's salon. New York, USA. From the series 'Love Me' by ©Zed Nelson.
Pipilotti Rist, Be Nice To Me (Flatten 04) from Open My Glade (Flatten), 2000, video installation by Pipilotti Rist (video still) - © Pipilotti Rist / 2025, SABAM

Bellezza e Bruttezza à la Renaissance
Nous connaissons les nus et les Venus aux "belles proportions" du Titien ou de Botticelli : des canons sublimés par la virtuosité des pinceaux des Maîtres de la Renaissance Italienne et des Maîtres Flamands, plus particulièrement des anciens Pays-Bas. Cependant, l'exposition renverse ce miroir parfait en dévoilant des œuvres surprenantes où les pinceaux se mettent au service des difformités, et par lesquels les artistes explorent la laideur et le grotesque.
Une sélection rare d'œuvres prêtées à titre exceptionnel
La sculpture des Trois Grâces ouvre l'exposition. Cette œuvre, dont il n'existe que cinq exemplaires au monde, est exceptionnellement prêtée par le Musées du Vatican et donne immédiatement le ton du parcours. Fruit de plusieurs années de préparation, l'exposition réunit des œuvres rarement prêtées, dont beaucoup sont montrées pour la première fois ensemble. Elles proviennent d'institutions prestigieuses comme la Galerie des Offices à Florence, le Musée du Louvre ou encore la Galleria Borghese.

CREDITS PHOTOS
Paolo Veronese, Portrait de femme, ca. 1565, Inventory number (Inv.751) © Musée de la Chartreuse, Ville de Douai. Photo Hugo Maertens / Cornelis Cornelisz. van Haarlem, Portrait de Pieter Cornelisz. van der Morsch en fou, Fin du XVIe siècle ©Allard Pierson, Theatercollectie / Ecole flamande, Deux fous, ca. 1560-1580 © Arcibiskupství olomoucké – Arcidiecézní muzeum Kroměříž, Olomouc


La belle laideur
Des portraits de beautés, on passe aux laideurs par les caricatures de Leonardo Da Vinci, par la figure du benêt de Cornelis Cornelisz, et par toutes ces figures qui expriment les vices. Et entre ces visages idéalisés et ces figures monstrueuses du vilain et du fou, les portraits de vieillesse se frayent un chemin antagoniste. D'une part, la "belle laideur" révisée par des ombres et des lumières à l'instar de nos portraits numériques destinés aux réseaux sociaux, et d'autre mises en scène comme le théâtre de décrépitudes et de satires. Derrière l'humour, la mécanique d'exclusion apparaît pour mieux consolider un idéal dominant. Bellezza e Bruttezza rappelle que beauté et monstruosité sont des constructions culturelles et politiques. Ces deux aspects reflètent l'image de nos vertus ou de nos vices. Ainsi parlait Platon.
Le parcours de l'exposition aborde aussi des thèmes méconnus, comme l'usage des cosmétiques au plomb, qui évidemment, à force défiguraient gravement la belle...
Les beautés et les laideurs se renforcent mutuellement.
Leonard de Vinci
P for POWER : le temps, le pouvoir et la mémoire collective

Ho Tzu Nyen déploie trois installations audiovisuelles hypnotiques qui se présentent comme des méditations sur le temps, le pouvoir et la mémoire collective. L'artiste singapourien transforme l'image en matière évolutive et philosophique à l'aide de l'IA et d'algorithmes savamment programmés. De quoi repenser notre rapport à cette dernière dans le champ des arts plastiques. Depuis de nombreuses années, les artistes asiatiques utilisent l'IA comme un outil de composition plastique.
L'installation centrale évoque un mur de tableaux anciens, sauf qu'ici les peintures sont des écrans numériques encastrés. Petits et grands cadres déroulent des mini-films lents et fascinants, presque immobiles. Un chat dort, disparaît puis revient. Une horloge, une clepsydre, un train en marche, l'eau qui s'écoule : autant de tentatives poétiques de saisir l'insaisissable notion de temps.
"J'ai vu les horloges, tu as vu l'eau et les glaciers qui fondent." SisterArt Collectif

De part et d'autre de cette installation, deux salles de projections accueillent P for Power et T for Time. Ces deux projections sont conçues de manière évolutive, avec l'IA et les algorithmes, les images sont remodelées en temps réel. Une particularité pour la seconde vidéo-installation, pour laquelle les images sont projetées sur deux écrans simultanés, images animées ou images filmées. Les scènes se superposent, se floutent, comme en miroir. L'originalité est que vous ne verrez pas ce que SisterArt a vu, si ce n'est des variations sur le thème. J'ai vu les horloges, tu as vu l'eau et les glaciers qui fondent.
L'artiste démontre le flot continu des idées multiples issues de la mémoire collective, leurs transformations incessantes. Face à ces images, on perd la notion de temps, on s'égare, et on sature d'informations. N'est-ce pas là le propre de notre société actuelle avec la nécessité vitale de revenir au temps présent ?
Et même si sa question dominante est celle du sort de certaines régions de l'Asie de Sud-Est en quête d'unité, avec P for Power, Ho Tzu Nyen interroge les constructions politiques, la domination ou l'influence. Comme le temps, le pouvoir est une notion universelle.
>> PLUS D'INFOS: EXPOSITION jusqu'au 14 JUIN
https://www.bozar.be/en/calendar/ho-tzu-nyen-p-power
CREDITS PHOTOS : Ho Tzu Nyen, T for Time, 2023–ongoing, 2-channel synchronized HD videos (16:9, colour, and eight-channel sound, approximately 60 min), voile screen, scrim walls, real-time algorithmic editing and compositing system. Installation view at Singapore Art Museum, 2023. Photo by Memphis West Pictures, courtesy of the artist, Kiang Malingue, and Singapore Art Museum.
Ho Tzu Nyen, T for Time, 2023–ongoing, 2-channel synchronized HD videos (16:9, colour, and eight-channel sound, approximately 60 min), voile screen, scrim walls, real-time algorithmic editing and compositing system. Installation view at Singapore Art Museum, 2023. Photo by Singapore Art Museum, courtesy of the artist and Kiang Malingue.